Past Imperfect de Julian Fellowes

9780753825419Le narrateur a eu 20 ans à la fin des années 70. Mais pour lui, pas de swinging sixties, de drogues ou de rock and roll. Non, c’est la valse (et les danses écossaises) qu’il danse, c’est du champagne qu’il boit et il vit comme un jeune premier de l’époque edwardienne. Car c’est sa Saison, vous comprenez, celle où il fait le cavalier des jeunes filles de très bonne famille qui Sortent dans le monde pour la première fois. Bal de Queen Charlotte, bal de présentations, journées aux courses : on ne chôme pas dans ce beau monde.

A Cambridge où il étudie (quand il en trouve le temps), il côtoie Damian Baxter qui s’introduit peu à peu dans ce beau monde alors qu’il n’y a aucun droit. Quelle honte ! Vous imaginez ? Un moins que rien qui vient séduire nos belles dames ! Et elles sont séduites par cet aventurier, bel homme, et qui a le charme de l’inconnu.

Mais un événement vient bouleverser tout ça et briser le groupe des ‘debs’. Le narrateur et Damian se fâche et ne se revoient plus. Jusqu’à quarante ans plus tard, quand le narrateur reçoit une lettre de Damian lui demandant un service : richissime, mourant, sans héritier, Damian se demande s’il n’a pas eu un enfant d’une des debs. Donnant une liste de mères potentielles au narrateur, il l’oblige à retourner dans ses souvenirs en visitant ces femmes qu’il a connu en fleur et qu’il retrouve femmes de 60 ans, mariées, divorcées, loin du bel avenir qui leur était promis. Car le monde a changé dans les années 70 et l’aristocratie anglaise a perdu de son lustre dans le mouvement des années hippies. Quel regret pour Julian Fellowes !

C’est un livre qui m’a plu par certains aspects, mais qui m’a aussi passablement agacée. Déjà, Julian Fellowes est un indécrottable conservateur et ses lamentations en mode « c’était mieux avant » ; « les jeunes de maintenant, c’est plus ce que c’était » ; « tout va de travers, rien ni personne ne rachète l’effondrement de la société » m’ont exaspérée. C’est un aspect qui m’avait déjà agacée dans Snobs, mais qui me semble poussé à son paroxysme par la structure même du récit (un vieux con retraverse ses souvenirs de jeunesse). La première fois, on sourit. La seconde, on râle un peu. La vingtième, c’est juste insupportable.

« But how long can a sane person contemplate failure without admitting it ? At what point optimism become delusion ? »

Oui oui, il parle de notre époque …

J’ai été aussi un peu déçue par l’histoire : la fin (l’héritier ou en tout cas, celle qui l’a conçu) est assez évident. Les « drames dont on reparle pendant 40 ans et qui font que plus personne ne se reparle, ouh la la, mes aïeux ! » sont assez communs quand on a le mot de la fin : tout ça pour ça ? Une petite engueulade des familles avec quelques mots un peu durs ?

Il n’en faut pas beaucoup pour les choquer !

Ceci dit, le style est magnifique. S’inspirant fortement Evelyn Waugh, Julian Fellowes parvient à recréer cette ambiance fin de siècle, les bals fastueux, la naïveté de la jeunesse ou les délusions de l’âge. C’est beau. Il y a une très belle poésie qui se dégage de certains passages : les images qu’ils ont créés sont gravés sur ma rétine.

Alors oui, malgré le côté vieux con de Fellowes, la banalité de l’histoire, ça vaut le coup de le lire !

La vie rêvée d’Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia

9782226242952gPas d’Ernesto G. dans les trois premiers quarts du roman : on suit Joseph Kaplan, un juif praguois, descendant d’une lignée de médecins de père en fils, de sa naissance en 1910 à son anniversaire de 100 ans, en 2010. Joseph traverse le siècle, vit la première guerre mondiale, la grippe espagnole, est à Paris pendant les années 30, devient médecin pour l’Institut Pasteur d’Alger pendant les années 40, rentre en Tchécoslovaquie au début du communisme et voit la dictature s’installer. Jusqu’au jour où on lui demande de soigner un patient très particulier.

C’est un gros pavé que j’ai adoré et dévoré. Difficile de lever les yeux de la vie de cet homme, dont la vie envoûtante traverse le siècle comme une étoile. Sans misérabilisme (difficile pari quand on raconte l’histoire du XXème siècle !), le roman nous fait vivre par la lorgnette certains des événements les plus importants du siècle. La galerie de personnages est très agréable, car Joseph sait s’entourer d’amis sûrs et intelligents.
Et le style est un régal. Simple et efficace, il fait naître des images fortes et puissantes : on sent les odeurs d’Alger, les épices et la mer ; on voit les geôles communistes ou le Paris insouciant se dresser devant nous.
Un très beau coup de maître !