Romain Gary : La promesse de l’aube

On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer.

Romain Gary a eu une drôle de maman. Pas du genre maltraitante, non ; plutôt du genre qui croyait en lui, avec une foi du charbonnier, fervente et sans limite. Avec ça, difficile d’échouer dans la vie : un regard le suit en permanence « Es tu digne de tous les espoirs que j’ai mis en toi, mon fils ? Es tu ce grand artiste, cet ambassadeur, ce pair de France dont je rêve ».

Romain Gary décrit donc son enfance, réchauffée par cet espoir immense en l’avenir, la fuite éperdue de la Russie soviétique, les années passées dans un logement misérable en Pologne, puis dans un hôtel à Nice. Mais c’est le jeune adulte qui paie les châteaux en Espagne de l’enfance : comment ne pas détruire ce rêve ? Comment être digne de la confiance immense que lui porte cette mère ?

 

Alors, Romain va s’attacher à en être digne : être Victor Hugo (ou presque), sauver la France, être un homme à femme, sans que lui, jamais, ne sache réellement quels sont ses vœux et ses désirs. Et, entrelacés dans le récit de cette enfant héroïque, il nous montre qu’il a réussi à remplir les souhaits de cette noble femme.

 

Car heureusement, il y a l’humour : Romain se moque de Romain, exagère les honneurs, se vante comme un gamin, et venge surtout le gamin qu’il a été. Le second degré est omniprésent, partout, et chaque phrase semble nous fait un clin d’œil. Car, enfin, est-il possible d’être aussi vantard ? Est-il possible de faire ainsi dorer ses galons, de jouer du name-dropping de cette façon ?

Je continue cependant de m’acquitter scrupuleusement de ma promesse, au gré des rencontres avec les grands de ce monde. Des estrades de l’ONU à l’Ambassade de Londres, du Palais Fédéral de Berne à l’Elysée, devant Charles de Gaulle et Vichinsky, devant les hauts dignitaires et les bâtisseurs pour mille ans, je n’ai jamais manqué de mentionner l’existence du petit homme, et j’ai même eu la joie de pouvoir annoncer plus d’une fois sur les vastes réseaux de la télévision américaine, devant des dizaines de millions de spectateurs, qu’au n°16 de la rue Grande Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny, Dieu ait son âme.*

Et puis, derrière l’humour, une autre tendresse surgit : car ce vantard, cet orgueilleux, n’est qu’un petit garçon qui amène toute sa gloire, en un bouquet, à la seule femme qui l’ait vraiment aimé.

Et une dernière citation, qui m’a émue et touchée :

Je marchais dans la neige, le long de la voie ferrée, une main dans celle de ma mère, tenant dans l’autre un pot de chambre dont je refusais de me séparer depuis Moscou et qui était devenu un ami : je m’attache très facilement.

*Et la fin de cette citation, terrible

Mais enfin, ce qui est fait est fait, et les os du petit homme, transformés à la sortie du four en savon, ont depuis longtemps servi à satisfaire les besoins de propreté des nazis.

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