Ada, d’Antoine Bello

Frank se demanda si les ravisseurs d’Ada n’avaient pas rendu un fier service à l’humanité.

AdaFrank travaille en Californie, dans la brigade chargée de retrouver les personnes disparues et de combattre le trafic d’êtres humains. Malgré sa proximité avec la Silicon Valley, c’est plutôt les domestiques philippines et les prostituées qui constituent l’essentiel de ses journées.

Jusqu’à un mercredi où un coup de téléphone de sa patronne le tire du lit : « Ada » a disparu et l’entreprise qui l’emploie veut que tous les moyens soient employés pour la retrouver.

Mais qui est Ada ?

Une intelligence artificielle, basée sur le principe de réseaux de neurones artificiels, chargée d’ingurgiter la totalité de la littérature à l’eau de rose, pour écrire des romances dépassant les 100 000 ventes. Comment un programme informatique ultrapuissant peut-il s’échapper ? Qui l’a enlevée ? Et pourquoi ?

Turing réussira peut-être à cantonner Ada dans un rôle domestique. Mais la probabilité que les AI se piquent un jour de faire notre bonheur malgré nous est selon moi loin d’être négligeable.

Et comment la lecture de la littérature peut-il donner une conscience ? Ada est-elle vivante, ou non ?

Les problématiques soulevées par ce court roman sont multiples et fascinantes. A l’image de la série Westworld (j’ai d’ailleurs imaginé Ada avec les traits de Dolores 😉 ),  Bello se pose la question de l’émergence de la conscience. Comment différencier un robot qui reproduit à la perfection le raisonnement humain, d’un être doté de conscience ?

Mais c’est aussi un roman qui s’interroge sur le mécanisme de l’écriture romanesque. Suffit-il de broder sur un trame commune à un genre littéraire pour écrire un roman ? Peut-on transformer le processus romanesque en un algorithme ? Peut-on se débarrasser du personnage de détective privé solitaire et dépressif (ouiiiiiii) ?

Le détective moderne, lui, a la cinquantaine. Divorcé ou en proie à des difficultés conjugales, il méprise sa hiérarchie, connait son secteur comme sa poche, a la nostalgie de son enfance et affiche un souverain mépris pour la paperasse.

Frank n’avait jamais réalisé qu’il ressemblait à ce point à un personnage de roman

Ceci, mes amis, est LA raison pour laquelle je ne lis plus de romans policiers.

Enfin, ce roman est, comme tous les romans d’Antoine Bello, une merveille d’écriture, fine et enlevée. Ada comme Frank sont deux personnages extrêmement attachants, à la relation riche et fascinante.

Bref, j’ai adoré !

Dr Thorne, d’Anthony Trollope

Thorne.jpgMarie Thorne est une cousine des Thorne d’Ullathorne, ce vieux garçon et cette vieille fille adorables que l’on croise lors d’une fête mémorable dans Barchester Towers. Elle est la nièce du Dr. Thorne, d’une branche cadette de la prestigieuse famille du Barsetshire, qui l’élève comme sa fille. A ce titre, elle fréquente le meilleur monde et est reçue comme une fille par le Squire Gresham, et considéré comme une sœur par ses filles.

Mais son fils, le jeune Frank Gresham nourrit pour la jeune fille des sentiments qui ne sont pas que fraternels, et que la jeune Miss lui retourne discrètement.

Les Greshams sont ruinés et Mary est pauvre. Frank doit faire un beau mariage pour restaurer la gloire de la famille. Et les Greshams sont de noble famille, quand Mary n’est qu’une bâtarde, fruit de l’union malheureuse entre le frère du Dr Thorne et une pauvre fille.

Seul le Dr. Thorne sait qu’une fortune incommensurable attend peut-être Mary. Mais il se tait, voulant qu’elle n’épouse qu’un homme qui l’aimera envers et contre tout, qui la prendra pauvre et bâtarde.

Frank est il cet homme ? Résistera-t-il aux pressions de sa mère, de ses sœurs, de sa tante la prestigieuse Duchesse de Courcy ? A l’angoisse financière qui étreint son père ?

Sir Omicron came, and Drs Fillgrave and Century were there to meet him. When they all assembled in Lady Arabella’s room, the poor woman’s heart sank within her – as well it might, with such a sight.

Comme tous les romans de Trollope, Dr. Thorne est un petit régal. Prenant prétexte de cette histoire d’amour sans grand suspense, il dresse un portrait de la gentility de province, entre docteur, pasteur, squire, aristocratie et ces nouveaux nobles, enrichis par l’industrie et le commerce, mais loin d’être acceptés comme tels par leurs voisins. S’amusant des ridicules des uns et des autres, on ressent malgré tout une vraie tendresse pour ces êtres, à commencer par le Dr. Thorne, un homme fort en gueule et en amour, droit et honnête. Malgré l’histoire d’amour qui se déroule en filigrane, c’est lui le héros du roman, double de l’auteur qui comme lui, a toute les cartes en mains, mais laisse se dérouler l’action sans intervenir.

Il y a aussi beaucoup d’humour dans ce roman : est-ce le cadre (la campagne anglaise) ? Le milieu (la petite bourgeoisie et aristocratie) ? L’histoire d’amour perturbée par les questions financières ? Ou l’esprit incisif et mordant ? Mais ce roman m’a énormément rappelé ceux de Jane Austen – le côté pavé mis à part. On aurait pu les trouver sous la plume de Jane Austen, ces de Courcy et leur mantra « Rank has its responsabilities, as well as privileges. » ; Les hautaines Lady Gresham et sa fille ; ou Mr Moffat le coureur de fortunes. Mais peut-être que le pinceau de Jane Austen aurait été moins abrupt, plus mesuré pour peindre les baronets Scatcherd, ces nouveaux riches dévorés par l’alcool.

Bref, vous vous en doutez, c’est un roman que j’ai adoré et dont je conseille vivement la lecture.

Lu dans le cadre du challenge whoopsy-daisien Dans l’ombre de la Reine Victoria